Clones d'AutoCAD par IA : le code se copie, la donnée reste le verrou
Un clone d'AutoCAD, écrit en Rust, open source, gratuit, réalisé en quelques semaines avec l'aide d'une IA : c'est CADCraft, sorti par le studio ArtCraft. Ce n'est pas un cas isolé, une douzaine de clones de logiciels commerciaux sont apparus en moins de deux semaines.
Le projet est en pré-alpha, le DWG reste fragile, les polices SHX ne sont pas lues. Personne ne remplace AutoCAD en agence lundi matin. Mais écrire le code d'un logiciel de CAO ne coûte presque plus rien, et c'est ça le signal.
La question a été posée à l'écosystème construction numérique et BIM : si un clone fonctionnel se fait en quelques semaines, qu'est-ce qui justifie encore un abonnement annuel ? Plus de 50 professionnels ont répondu. Leur réponse tient en une phrase : le code n'a jamais été ce qui retenait quelqu'un sur AutoCAD.
Le code n'était pas le verrou
Des équivalents open source d'AutoCAD existent depuis des années sans l'avoir détrôné. Des alternatives commerciales comme GstarCAD, BricsCAD ou DraftSight tournent en production : un utilisateur de l'une d'elles depuis 2023 y retrouve ses routines LISP, ses styles de tracé, les polices SHX et les échanges IFC, soit tout ce que le clone ne sait pas encore faire. Le DWG lui-même se convertit : la bibliothèque de l'Open Design Alliance le lit et l'écrit, avec quelques écarts sur l'ordre des calques et les polices, sous une licence toutefois restrictive pour un usage commercial.
L'offre de remplacement existait donc avant l'IA. Ce que l'IA change, c'est le prix de référence du code, qui tend vers zéro. Et cette baisse rend visible ce que les professionnels achètent réellement.
Un support, avant un tarif
Un participant formule la question qui structure le reste des échanges : qu'achète un client aujourd'hui, le logiciel, le support, ou la garantie que ses fichiers resteront lisibles ? Les réponses ne laissent guère de doute. L'utilisateur passé sur une alternative en 2023 paie un abonnement, moins cher, pour un support et un outil maintenu. Après vingt ans d'AutoLISP, un autre a basculé vers TopSolid pour le paramétrage associatif et la qualité du support de l'éditeur, le tarif venant après. Un outil gratuit pose la question inverse : qui finance sa R&D et sa maintenance dans cinq ans ? Une cote déplacée ou un bloc perdu sur un chantier n'est pas un bug informatique, et personne ne veut dépendre d'un outil que plus personne ne maintient.
Une chaîne, pas un logiciel
Sur un grand projet BIM, une licence Autodesk n'achète pas un logiciel mais l'accès à 7 ou 8 outils et à leur interopérabilité. Un bureau d'études reste sur ACC et sur les formats de l'éditeur, et ne reverrait sa position que si les prix évoluaient. Les équipes méthodes ont souvent bâti leurs propres outils par-dessus AutoCAD, et ces développements ne suivent pas. Un participant chiffre à environ 25 % le temps supplémentaire en DXF plutôt qu'en DWG, un chiffre déclaratif. Ce n'est pas le trait que l'on paie, c'est la chaîne.
Le risque qu'aucune entreprise ne prend
Le débat juridique est vif. Pour les uns, copier du code propriétaire est interdit, quelle que soit la facilité technique, et l'open source suffit pour s'en passer. Pour les autres, il n'y a pas de copie : l'IA analyse le comportement des commandes et les réécrit à sa manière en Rust. D'autres y voient une paraphrase et s'interrogent sur la propriété intellectuelle d'un code extrait par une IA.
La question relève des juristes. Dans les faits, un chef d'entreprise la tranche autrement : il n'a jamais vu une entreprise prendre un risque sur ses licences. Un participant place la crainte d'une action en justice d'Autodesk parmi les premiers freins. Une licence propre fait partie de ce que l'on achète, et aucun clone ne peut la vendre.
L'interface, le frein que l'on n'avoue pas
Reste le frein le moins technique : l'interface. Des utilisateurs formés depuis des décennies n'ont pas envie de réapprendre. Un participant le résume : les raisons techniques existent, mais les vraies raisons de ne pas partir sont ailleurs. Un outil validé, qui fait tourner la production, ne se remplace pas pour économiser un abonnement. Ce qui déclenche une étude de faisabilité, c'est la rationalisation des coûts et des processus, pas la sortie d'un clone.
La donnée reste le verrou
Le fil parle de dessin. Il annonce un déplacement plus large, en trois temps.
Le code est devenu une commodité. Si un logiciel de CAO se réécrit en quelques semaines, les visionneuses, les convertisseurs, les contrôleurs de maquette et une partie des outils de coordination suivront. Un participant le pressent déjà pour les visionneuses en bout de chaîne. Les éditeurs qui ne vendent que du code verront leur prix de référence s'effondrer : un utilisateur évoque des abonnements 2 à 20 fois moins chers chez une alternative, un chiffre déclaratif, mais qui circule. Une inconnue reste à chiffrer, soulevée dans le fil : combien coûte, en jetons, de faire tourner une IA toute une nuit sur un projet, et à quel prix demain ? Le code gratuit a un coût d'exploitation que personne n'a encore regardé.
La valeur s'est déplacée vers la donnée. En BIM, ce qui retient une entreprise n'est pas le trait, c'est la maquette : ses familles, ses propriétés, ses échanges IFC, la plateforme qui les porte et la convention BIM qui les impose. Un clone de dessin, même parfaitement fidèle au DWG, n'y touche pas. Le pack d'outils que les utilisateurs refusent de quitter protège d'abord cela. Les alternatives établies l'ont compris et intègrent déjà des fonctions BIM. Les clones, eux, s'arrêtent au trait.
La bonne question n'est plus « quel logiciel », mais « qui lit ma donnée dans dix ans ». Support, lisibilité des fichiers, licence propre, interopérabilité : tout cela s'appelle de la confiance, et elle ne se génère pas en une nuit. Elle se construit par des formats ouverts, des conventions BIM qui exigent l'IFC et des éditeurs qui prouvent leur continuité. C'est à cette aune qu'il faudra lire les prochains clones : non pas ce qu'ils savent dessiner, mais ce qu'ils garantissent sur un dossier réel, avec ses calques, ses blocs et ses cotations, rouvert dans l'outil d'origine.
Le prix du code s'effondre. Pas celui de la confiance. Et en BIM, la confiance porte un nom : la donnée.
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