Pourquoi la maquette BIM a besoin de deux formats, IFC et glTF
Le 26 octobre 2026, buildingSMART International et le Khronos Group ont annoncé une liaison pour rapprocher l'IFC et le glTF. Derrière l'annonce, une question que se pose tout le monde dès qu'on montre une maquette dans un navigateur, sur une tablette ou dans un jumeau numérique : qu'est-ce qui suit, et qu'est-ce qui reste en chemin ? Nous avons passé une maquette réelle de 3 708 objets dans trois chaînes d'export. La géométrie suit, la donnée non, sauf si on s'en occupe. L'annonce ne change rien aujourd'hui, mais elle désigne le bon problème.
L'IFC pour la donnée, le glTF pour l'affichage
L'IFC dit ce qu'est chaque objet : sa classe (mur, dalle, porte), ses propriétés, ses quantités, ses relations, le niveau où il se trouve. C'est le format d'échange et de contrôle de la donnée, normalisé sous la référence ISO 16739-1:2024.
Le glTF dit ce qu'on voit : un maillage prêt à s'afficher vite, dans un navigateur, sur un mobile, en réalité augmentée ou dans un moteur temps réel. C'est un format de diffusion 3D, publié en 2022 comme norme internationale ISO/IEC.
L'image à garder : l'IFC est le fichier source, le glTF est l'export de diffusion. On ne retravaille pas un export, on le régénère depuis la source. Ce n'est donc pas un conflit de formats, c'est une chaîne, et tout se joue au moment de l'export : ce qui est écrit dans le glTF, ce qui est laissé de côté, et surtout ce qui permet de revenir de l'un à l'autre. Ce fil, c'est le GlobalId, l'identifiant unique de chaque objet IFC.

À quoi ça sert dans la vraie vie
Partez de ce que vous voulez faire de la maquette, pas du format. Six usages reviennent sans cesse, et chacun appelle une réponse différente.
| Usage | Pour qui | Ce qu'il faut en plus de la forme | Verdict |
|---|---|---|---|
| Consulter la maquette sans logiciel BIM | Entreprises en appel d'offres, élus, maîtres d'ouvrage, exploitants | Les propriétés au clic, les niveaux pour isoler un étage | glTF pour afficher, IFC gardé pour la donnée |
| Jumeau numérique d'exploitation | Exploitants, gestionnaires de patrimoine | Un identifiant stable par objet pour relier l'affichage à la GMAO ou à l'IoT | glTF avec le GlobalId comme clé, la donnée vit ailleurs |
| Réalité augmentée, visite virtuelle, présentation commerciale | Promoteurs, entreprises, communication | Peu de données, beaucoup de fluidité | glTF seul, l'export suffit |
| Plateforme de collaboration web | Éditeurs, plateformes de CDE | L'affichage rapide et la fiche de l'objet | glTF pour afficher, IFC ou base pour les fiches |
| Contexte urbain, site, géospatial | Urbanistes, collectivités, bureaux d'études | Une position et un système de coordonnées fiables | glTF comme base de formats géospatiaux |
| Métrés, contrôle, IDS, calcul | Économistes, BIM managers, contrôleurs | Quantités, classifications, propriétés | Ne pas convertir : rester en IFC |
Consulter sans logiciel BIM
C'est l'usage le plus courant : une entreprise en appel d'offres, un élu en revue de projet, un maître d'ouvrage en visite de chantier qui veut ouvrir la maquette dans un navigateur. Le glTF se charge vite, mais la valeur est dans le clic : quelle est cette cloison, de quel niveau, avec quelle performance ? Cette réponse ne vient pas du glTF. Il faut l'IFC, ou une base extraite de l'IFC, et un lien par l'identifiant. Isoler un étage suppose aussi de connaître les niveaux, que les trois chaînes testées n'ont pas conservés.
Jumeau numérique d'exploitation
Le viewer ne sert à rien s'il ne rejoint pas la GMAO ou les capteurs. Le schéma qui marche : chaque équipement de la GMAO porte le GlobalId de son objet IFC, et le clic sur l'objet 3D retrouve sa fiche de maintenance. Deux points de vigilance. D'abord, le format de l'identifiant n'est pas le même d'une chaîne à l'autre : dans notre test, l'un des exports réécrit le GlobalId sous forme d'UUID, les deux autres gardent les 22 caractères d'origine. Ensuite, vérifiez que votre logiciel de conception garde les mêmes GlobalId d'un export à l'autre : si les identifiants changent à chaque mise à jour de la maquette, tous les liens avec l'exploitation cassent.
Réalité augmentée, visite virtuelle, présentation commerciale
Ici, on veut de la fluidité, pas de la donnée. Le glTF seul suffit, et c'est son terrain naturel. Le sujet à surveiller est le poids : pour la même géométrie, nos trois exports pesaient de 7 à 17 Mo, contre 47 Mo pour l'IFC, ce qui change tout sur un mobile en 4G. Autre limite : la position géographique n'est pas conservée, donc le calage sur site reste à faire à la main.
Plateforme de collaboration web
Les plateformes de CDE et de revue en ligne convertissent le plus souvent l'IFC elles-mêmes, dans leur coin. Vous ne contrôlez donc pas ce qui survit à la conversion. La bonne question à poser à l'éditeur : parmi les propriétés, les quantités, les classifications et les niveaux, lesquels retrouve-t-on dans le viewer, et d'où viennent-ils ?
Contexte urbain, site, géospatial
Le glTF est aussi la brique de base de formats géospatiaux : la liaison entre Khronos et l'Open Geospatial Consortium a débouché sur 3D Tiles, un standard communautaire construit sur glTF pour diffuser de très gros modèles. Pour y placer une maquette, la position et le système de coordonnées doivent être fiables. Dans notre test, la latitude et la longitude du site, présentes dans l'IFC, ont disparu des trois exports. Il faut donc les poser dans la chaîne, pas les supposer.
Métrés, contrôle, IDS, calcul
Là, on ne convertit pas. Les quantités, les classifications et les propriétés sont la matière même du métré et de la vérification, et notre maquette comptait 5 950 jeux de quantités et 56 références de classification, dont rien n'a suivi dans le glTF. Un métré ou un contrôle IDS fait sur un export n'a pas de valeur. La référence reste l'IFC.
Trois questions pour vous situer
- Votre viewer doit-il seulement montrer, ou aussi répondre (propriétés, quantités, statut) ? S'il ne fait que montrer, le glTF seul suffit.
- S'il doit répondre, d'où viennent les réponses ? Pas du glTF : il faut une source, l'IFC ou une base, et le GlobalId pour relier les deux.
- Quelqu'un doit-il calculer ou contrôler sur cette maquette ? Alors la référence reste l'IFC, et le glTF n'est jamais la source.
Le test en bref : ce qui passe, ce qui se perd
Nous avons pris une maquette réelle d'immeuble de logements, tirée du dépôt d'exemples de la communauté buildingSMART : 47 Mo en IFC2x3, 3 708 objets, 11 587 jeux de propriétés, 6 niveaux. Nous l'avons exportée en glTF par trois chaînes open source : IfcOpenShell avec ses réglages par défaut, IfcOpenShell avec les options de hiérarchie et de noms, et web-ifc, le moteur de That Open, accompagné d'un assemblage glTF écrit pour le test. Les trois fichiers sont valides au validateur glTF de Khronos.

Vus sous le même angle, les trois fichiers se ressemblent : la géométrie a suivi. Les écarts se lisent ailleurs, dans le poids, le nombre de nœuds, l'écriture de l'identifiant et le rendu des vitrages. Et dans ce que l'image ne montre pas : aucune propriété, aucune quantité ni aucun niveau n'a suivi.
| Ce qui passe | Ce qui ne passe pas | Ce qui dépend de la chaîne |
|---|---|---|
| La géométrie, à la même échelle et dans le même encombrement | Les propriétés (11 587 jeux) et les quantités (5 950 jeux) | La façon d'écrire l'identifiant : 22 caractères d'origine ou UUID |
| Les couleurs, avec des noms de matériaux plus ou moins fidèles | Les classifications (56 références) | La présence des ouvertures : de 3 504 à 3 711 nœuds pour 3 708 objets |
| Un identifiant par objet, dans le nom du nœud | Les niveaux, dans les trois cas | La hiérarchie : plate, ou suivant les éléments mais pas les niveaux |
| La position géographique du site | Le poids : 7,3 Mo, 7,2 Mo ou 17,4 Mo pour la même géométrie |
Un mur extérieur du rez-de-chaussée résume bien la situation. Dans l'IFC, il porte 31 propriétés, 64 quantités et un niveau. Dans le glTF, il reste un nom qui contient son identifiant, une position, une forme et une couleur.

Les limites sont nettes. Un seul modèle, en IFC2x3, des réglages par défaut ou presque, et l'une des trois chaînes dépend d'un script écrit pour l'occasion. Nous n'avons pas testé les extensions de métadonnées du glTF, ni l'IFC4 et l'IFC 4.3, ni les convertisseurs d'éditeurs. Ces résultats montrent une tendance, pas un classement des outils.
Cinq contrôles avant de diffuser une maquette en glTF
Ces cinq points tiennent dans une convention BIM ou une recette d'export.
- Décidez ce que le viewer affiche au clic, avant d'exporter. Si ce sont des propriétés, prévoyez où elles vivent : elles ne seront pas dans le glTF.
- Gardez le GlobalId comme clé unique et testez le chemin retour. Après export, prenez dix objets dans le viewer et vérifiez que chacun retrouve son objet IFC. Notez le format de l'identifiant (22 caractères ou UUID) et convertissez-le une fois pour toutes.
- Essayez sur un échantillon avant de généraliser. Comparez le nombre d'objets avant et après : un écart de quelques centaines, comme dans notre test, vient souvent des ouvertures ou des parties d'éléments.
- Vérifiez les niveaux, les unités et le placement sur un cas connu. Un mur dont vous connaissez la position et la hauteur suffit.
- Écrivez dans la convention quel format sert à quoi. IFC pour la donnée et le contrôle, glTF pour la diffusion, avec la règle de l'identifiant et la personne qui régénère l'export à chaque nouvelle version.

Ce que change la liaison buildingSMART et Khronos
Qui est Khronos
Si buildingSMART est connu de tout l'écosystème construction numérique et BIM, puisqu'il maintient l'IFC, Khronos l'est beaucoup moins. C'est un consortium industriel ouvert d'entreprises du matériel et du logiciel, qui écrit des standards ouverts pour le graphisme, le calcul et la vision : Vulkan, OpenGL, WebGL, OpenXR, et donc glTF. Autrement dit, le monde du jeu vidéo, du web 3D et de la réalité augmentée, pas celui du bâtiment.
Khronos a fait approuver glTF 2.0 comme norme internationale ISO/IEC, et multiplie les liaisons avec d'autres organisations de normalisation. Celle avec l'Open Geospatial Consortium a donné 3D Tiles, un standard géospatial bâti sur glTF. D'autres existent avec le Web3D Consortium (X3D) et l'Alliance for OpenUSD. L'accord avec buildingSMART s'inscrit dans cette méthode : relier glTF aux mondes professionnels qui l'utilisent.
Ce qui est annoncé
Selon le communiqué de buildingSMART du 26 octobre 2026, la liaison prévoit un cadre de dialogue technique entre les deux organisations, l'examen de cas d'usage communs, la revue des conversions IFC vers glTF existantes et de possibles recommandations pour les développeurs d'outils. Le président de Khronos, Neil Trevett, relève que les modèles de bâtiments et d'infrastructures portent une information structurée riche, trop souvent perdue dès l'export pour la visualisation : c'est exactement le trou que notre test a mesuré.
Ce qu'on peut en attendre, et ce qu'il ne faut pas attendre
Aucun calendrier, aucune nouvelle spécification n'est annoncé. Le précédent OGC montre qu'une liaison Khronos peut déboucher sur du concret, mais rien ne le garantit ici. À terme, on peut espérer des règles communes sur ce qui doit survivre à l'export : quelles propriétés, quel identifiant, quels niveaux, et comment les écrire dans le glTF. Ce qu'il ne faut pas attendre, c'est une solution clé en main prochainement.
En attendant, les contrôles de la section précédente font le travail. Et si vous voulez voir où va la donnée du bâtiment à plus long terme, regardez du côté de la prochaine génération d'IFC : nous avons testé son prototype dans IFCX/5.
La règle à retenir
L'IFC reste la source, le glTF est l'export de diffusion, et le GlobalId est le fil qui relie les deux. Tant que la liaison entre buildingSMART et Khronos n'a rien produit, c'est à chacun de décider, par usage, ce qui doit survivre à l'export, et de le vérifier sur un cas connu.
Sources
- buildingSMART et Khronos : liaison pour faire avancer l'interopérabilité IFC et glTF, communiqué du 26 octobre 2026
- Khronos : buildingSMART et Khronos entrent en liaison, page de l'annonce du 2 novembre 2026
- Khronos et OGC : liaison et standard 3D Tiles bâti sur glTF
- Khronos : glTF 2.0 soumis à la transposition en norme internationale ISO/IEC
- Web3D Consortium et Khronos : liaison X3D et glTF, présentation de Khronos
- Test de conversion HEXABIM du 5 novembre 2026 : maquette Schependomlaan, dépôt d'exemples de la communauté buildingSMART, IfcOpenShell 0.9 et web-ifc 0.0.78
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